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Nous voici au cœur du parc national des Ecrins, pour cette nouvelle étape branquignolesque de la Chronique sans carbone, filmée début avril.

Le Promontoire vu du vallon des Etanons

Bande de filous  ! Alléchés par un titre à connotation douteuse, vous voici mûrs pour philosopher sur le recours systématique du marketing et de la communication aux propos en dessous de la ceinture.

Ma mission  : infiltrer une bande de naturistes (terme fourre-tout désignant les activistes de l’écologie en général) perchés sur le refuge du Promontoire (à 3 092 mètres), lui même juché sur une arête vertigineuse de la montagne de la Meije (3 983 mètres).

Objectif  : voir si le naturisme est compatible avec la haute altitude.

Nathalie et Fredi Meignan, les gardiens du Promontoire, s’apprêtent à regagner leur nid d’aigle, qu’ils avaient quitté pendant la période hivernale où la température peut descendre jusqu’à moins 40° C.

La montagne sans bagnole, pas de la tarte

Fidèle aux préceptes de changerdapproche.org, portail de la montagne sans voiture, mais avec une interprétation notoirement intégriste, je monte à vélo électrique de Bourg d’Oisans jusqu’à La Bérarde, mon point de rendez-vous avec les gardiens du refuge. 1 000 mètres de dénivelé. La montagne sans bagnole, vu d’en bas, c’est pas de la tarte, même en comptant sur les batteries de mon vélo.

Mais tout se déroule finalement sans difficulté particulière, ce qui m’étonne, vu mon chargement hétéroclite. J’arrive à la nuit tombée dans un hameau absolument désert  : personne n’y habite en hiver, pour cause d’avalanches incessantes sur la départementale 530, dont on est à l’extrémité (ah, les routes départementales, c’est plein de boue et ça sent mauvais, comme dit Jean Yanne).

Je m’abrite dans la partie hivernale du bâtiment du Club alpin français, non gardée et néanmoins accessible de fin septembre à début avril pour les téméraires. Ça change de la location au pied des pistes. Rustique.

Les locaux principaux, bien que concernés par le «  syndrome du lit froid  » (ils sont en béton et fermés 70% de l’année), me semblent toutefois plus compatibles avec le paysage qui les entoure, que les barres d’immeubles du précédent épisode.

Les naturistes du parc des Ecrins s’envoient en l’air (4 min 20)

Le vacancier d’altitude est « pétroliste »

Bientôt, débarqueront dans ce hameau toutes sortes de randonneurs compulsifs et autres amoureux des parois verticales. Dominée par sa chapelle dédiée aux victimes locales de la redoutable Meije, la Bérarde est entièrement consacrée au tourisme de haute montagne. Bars, hôtels, gîtes et autres commerces fleurissent brusquement, après une longue torpeur hivernale.

Bref, ce charmant bled devient, en juillet et août, un parking pour alpinistes avertis, sans toutefois faire concurrence aux étendues infinies de bagnoles des stations de ski en hiver.

Le constat s’impose  : le vacancier d’altitude est foncièrement pétroliste (terme fourre-tout désignant les utilisateurs d’engins thermiques en général). Indécrottablement pétroliste, dirais-je. C’est paradoxal, dans la mesure où la plupart de ceux qui traînent ici ont un amour éperdu de la nature et des grands espaces vierges. Les glaciers reculent, mais ils continuent de venir les voir en bagnole.

Prenez le bus  ! Cette injonction – bien culpabilisante comme je les aime, en tant que donneur de leçon – vaut ici pour une durée limitée, puisque la ligne de bus 3040 reliant Bourg d’Oisans à la Bérarde fonctionnera cette année du 6 juillet au 3 septembre.

Pour alléger votre sac à dos et celui des membres de votre famille, lors de cet exercice un peu déstabilisant au premier abord, un passage par le forum du site Randonner léger s’impose.

Hélico sous surveillance

On finit donc par rencontrer Nathalie et Fredi Meignan, les gardiens du refuge du Promontoire. Ils sont venus des environs de Grenoble en bagnole, les bougres, avec comme alibi leur coffre bourré de victuailles jusqu’au toit.

D’autres véhicules pétrolistes et une remorque ont servi de stockage temporaire sur le parking  : cinq semaines de vivres pour 35 personnes. Des amis sont venus leur filer un coup de main pour l’ouverture. Plus loin, d’autres groupes correspondant aux différents refuges du coin sont de la partie  : aujourd’hui, c’est «  co-hélicoptérage  ». Tous se sont cotisés et font la manip’ le même jour pour diminuer les coûts.

Des représentants du parc national des Ecrins observent les opérations. Limiter les nuisances de l’hélicoptère est leur préoccupation principale. Absolument interdit en temps ordinaire, pour cause d’impact sur la faune, l’engin est toléré pour le ravitaillement des refuges.

On est en cœur de parc. Filmer ici nécessite une autorisation et lors des contacts préliminaires avec l’organisme, il est rapidement signalé au journaliste «  impétrant  » (terme récemment utilisé de travers par Arnaud Montebourg) qu’il est hors de question de filmer des séquences aériennes. « Le parc se découvre en marchant », explique Hélène Quellier, responsable des autorisations de tournage. Dont acte.

Un hlicoptre ravitaillant les refuges des Ecrins

Un hélicoptère ravitaillant les refuges des Ecrins – Antoine Sachs

Marche à pied

Je me le tiens pour dit  : quand on n’est pas gardien de refuge, pour se rendre au Promontoire, il n’y a pas d’autre instrument que ses pieds. Le dénivelé est de 1 380 mètres depuis la Bérarde. C’est une randonnée de cinq heures pour un marcheur un minimum entraîné ; les paysages sont inoubliables.

C’est bien à ski de rando que je suis monté au refuge, alors qu’on me proposait une place dans l’hélicoptère. J’ai choisi mon camp, camarade… et néanmoins refourgué une caméra à Fredi, au cas où. Il a filmé depuis l’engin du diable des images assez flippantes de l’arrivée sur la «  drop zone  » du Promontoire, qu’il est l’un des seuls à pouvoir capter. Mais je ne vous les montrerai pas !

Après avoir soumis aux autorités du parc une première version de cette vidéo (ça faisait partie de mes obligations pour avoir l’autorisation de tournage), où l’on voyait le refuge vu du ciel, je me suis fait sérieusement remonter les bretelles. Il a fallu retirer illico (jeu de mot foireux, j’en conviens) les neuf secondes pétrolistes en question. On ne rigole pas avec la charte du parc national des Ecrins.

Promouvoir et protéger : contradictoire

Tout n’est pas aussi facile à contrôler. A quelques encablures de la Meije, la barre des Ecrins (4 102 mètres) surplombe le dôme du même nom, qui avec ses 4 015 mètres est considéré comme l’un des premiers « 4 000 » à tenter (avec guide) quand on se lance dans la rando glaciaire.

Ce genre d’itinéraire est très, très fréquenté en été. Pour le parc, l’arbitrage n’est pas simple entre régulation de la présence humaine (afin d’éviter l’impact sur la faune et la flore) et logique de diffusion des connaissances. Il n’est pas rare de voir une bouteille en plastique ou une lampe frontale traîner sur la moraine. C’est probablement un écologiste bon teint qui les a fait tomber.

Les montagnards naturistes extrémistes préfèreront les versants moins fréquentés des environs, pour observer bouquetins, marmottes et autres tetras le plus discrètement possible. Ils s’intéresseront, entre deux observations, à la notion de réserve intégrale : interdit aux humains !

Déconnage imminent

Dans le prochain épisode, vous gagnerez les cimes – sans quitter votre fauteuil, bande de veinards – pour en savoir plus sur le Promontoire. Depuis 1901, il a recueilli des générations de cordées. Il fait partie des 128 refuges gérés par le Club alpin français, mais il en est l’un des plus prestigieux, du fait de sa situation haut perchée sur la Meije, sommet mythique parmi les alpinistes.

Vous ferez plus ample connaissance avec ses actuels gardiens. Je ne suis pas ici par hasard  : Fredi Meignan préside l’influente association Mountain wilderness, qui milite pour une prise en compte plus grande des intérêts environnementaux, face à la «  marchandisation  » de la montagne.

 

https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-chronique-sans-carbone/20120531.RUE0339/le-naturisme-est-il-compatible-avec-la-haute-altitude.html